6321 Questions / Réponses | Le l⚥ng de la passerelle

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Le l⚥ng de la passerelle
L'histoire d'une traversée

Questions / Réponses

L’autrice prodigieuse de ce blog incroyable s’est livrée au jeu d’un questions/réponses sans concessions. Et apporte quelques précisions quant à certaines accusations totalement infondées.


[Propos recueillis le 8 Mai 2016]

Bonjour Damia, merci de nous accueillir en cet endroit charmant. Enfin… charmant. Qu’est-ce que je dis ? Faut se les coltiner les 5 heures de train pour aller dans votre patelin de bouseux !

Charmant. Donc on commence direct par des fions.

Veuillez nous excuser. Est-ce que nous pouvons commencer ?

Absolument !

*active le dictaphone* Donc, vous vous appelez Damia. Quelle âge avez-vous déjà ?

Non mais ça va pas bien ? Je vais pas révéler mon âge, et puis quoi d’autre ? … 31 ans. Enfin, dans pas longtemps. Est-ce qu’on peut se tutoyer parce que le vouvoiement, ça va vite mes les briser.

Va pour le tutoiement ! Donc que dois-t-on dire à ton propos ? Trans ? Transgenre ? Transsexuelle ? Trombone ?

Transgenre. Ou trans si tu veux. Transsexuelle c’est un terme que j’avais pris au début de ma transition, mais ça me convenait pas car cette obsession pour notre sexe de la part des personnes cis est assez énervant. Donc transgenre, par définition, c’est d’aller d’un genre social à un autre genre. C’est surtout du point de vue de la société, et vis-à-vis de notre assignation de genre qu’on transitionne. Mon genre a toujours été le même, c’est juste la façon dont la société doit me percevoir qui change.

Sinon, je n’ai jamais joué, je crois, du trombone.

Ah oui. « Cis ». C’est un mot que tu emploies assez régulièrement je trouve. Ça veut dire quoi ?

Cis, c’est le diminutif de cisgenre. Toute personne qui n’est pas trans. Un peu comme homo et hétéro, tu vois ?

Je vois. Mais tu crois pas que c’est stigmatisant de désigner comme ça « cis » les gens qui sont… normaux. Enfin, pas trans quoi.

Je vous rassure- Hm. Je te rassure tout de suite, ce mot n’a rien de stigmatisant. C’est juste le contraire de trans. Son opposé. Un peu comme l’ombre et la lumière. Quand on commence à désigner une population qui subit tout un tas d’oppressions (transphobie, cisnormativité, cissexisme, etc.) il faut également désigner la population qui ne va pas subir tout ou une partie de ces oppressions. Il ne s’agit en aucun cas de faire de ce mot une insulte. Tu es cis toi. Enfin jusqu’à nouvel ordre, ton identité de genre ne semble pas trop différer du genre qu’on t’a assigné à la naissance, vrai ? Donc voilà.

Effectivement. Mais bon, il m’est arrivé de lire quelques uns de tes tweets, t’es pas tendre avec les cis. On dirait que nous sommes responsables de tous vos maux. C’est pas un peu simpliste ?

Alors et d’une on parle de personnes cis tout comme on parle de personnes trans. Cis, tout comme trans, doit être utilisé en tant qu’adjectif car désignant un état, une situation si tu préfères. Dire « un cis » n’a aucun sens.
De deux, il faut bien comprendre qu’en tant que personnes cis, vous bénéficiez, structurellement, systémiquement, de privilèges. En effet, vous n’allez pas souffrir de papiers non-conformes à votre genre dans des administrations. Vous n’allez pas risquer d’être agressé-e-s dans la rue parce que vous êtes cis. Vous ne serez pas exposé-e-s à des rejets familiaux, professionnels, affectifs, du fait d’être cis. Tout comme vous ne risquez pas la précarité du fait de ces violences. Imaginez bien que chez les personnes trans, le taux de suicide est 6 fois plus élevé que chez les personnes cis.
Ensuite, concernant la responsabilité. D’après toi, la transphobie, de quel système émane-t-elle ? De normes. Crée par les personnes cis, pour les personnes cis. Les personnes trans ne peuvent pas rentrer dans ces normes. Et sont donc marginalisées. Un exemple : considérer que la façon dont est formé l’appareil génital est suffisant pour déterminer le genre d’une personne. C’est une norme. C’est ce que l’on appelle dans notre jargon du cissexisme. Donc oui, des personnes trans vont bénéficier de chirurgies pour que leur appareil génital leur convienne, mais cela n’est pas le cas de toutes. Et il faut respecter ceci.

Bon alors entre nous. Dis. Tu crois que vous nous embrouillez avec tous vos termes là. Cissexisme, AMAB, AFAB, CEC, y a même non-binaire, je sais même pas ce que ça veut dire en plus ! Et là j’ai un papier j’ai noté des trucs comme agenre, bigenre, demi-boy, etc. Faut toujours que vous la rameniez avec des termes à coucher dehors. Vous avez pas l’impression de juste vous mettre dans des cases avec tout ça ? De vous exclure encore ?

Euh. Non, pas du tout. Les identités de genres c’est quelque chose d’assez vaste pour peu qu’on se penche dessus. Et il ne s’agit pas de « se mettre dans des cases » mais de se construire des endroits où l’on se sent le mieux. En ce qui me concerne je suis une meuf de genre binaire, c’est à dire féminin. Mais il y en a pour qui ce n’est pas du tout le cas ! Le genre est un spectre. Et la non-binarité en occupe une grande partie. La non-binarité c’est se situer quelque part entre ces deux « pôles » que sont les genres masculins et féminins. On peut être les deux, comme aucun. On peut être en dehors, comme un peu en dedans l’un ou l’autre. Voire un coup l’un, un coup l’autre. Toutes les combinaisons sont possibles, et c’est juste une bouffée d’air frais pour les gens qui n’arrivent pas à trouver de repères dans la binarité des genres. Il ne s’agit pas de se conformer, bien au contraire. Mais j’aurai bien envie de retourner la question : n’est-ce pas la société qui assigne arbitrairement des genres aux individus sans leur consentements ? Et attends des rôles de leur part ? N’est-ce pas elle qui bien au contraire nous exclue, plutôt que de nous intégrer ?

N’est-ce pas un peu facile de rejeter éternellement la faute sur la société ?

Comment ça ? Vous voulez dire que nous devrions nous conformer finalement ? Hors de question. Si tu t’étais réellement penché sur la question, tu verrais que cela est absolument faux. On aimerai qu’il en soit autrement, mais malheureusement, le cissexisme, l’essentialisme, la cisnormativité ne veut pas nous laisser respirer tranquille, et cela entraine de conséquences concrètes, matérielles.

Au moins c’est clair ! Alors si tu le veux bien, je voudrai bien revenir avec toi sur une série de tweets que j’ai vu sur ton compte, dans lesquels tu accuses les Drag-Queens de t’avoir faire perdre du temps, et aussi tu traites les travestis de « dégénérés ». On t’as même taxée d’homophobie. Tu peux t’expliquer ?

J’en étais sûre que ça allait revenir cette histoire. Alors déjà il faudrait veiller à ne pas déformer mes propos. Même si c’était peu clair, je n’accuse pas réellement les Drag-Queens de tous les maux. Je dis juste qu’en terme de réprésentativité c’est tout ce que les médias me proposaient à l’époque, avec un discours brouillé, confondant l’acte de se travestir avec les personnes transsexuelles, et le Drag’, qui est une performance artistique. A l’époque pour moi, c’était juste la même chose. Ce qui a fait que j’ai catégoriquement refusé de seulement conduire quelques recherches pour y voir plus clair. Bien mal m’en a pris. Quant à la suite, là encore il faut bien relire ma série de tweets dans laquelle je parle de l’insulte -psychophobe en passant- « dégénéré » comme étant celle à laquelle j’aurai eu droit si j’avais tenté à l’époque de porter des vêtements féminins, et qu’on m’aurait également traitée de « travelo ». Là j’expose les craintes, les peurs qui faisaient que je préférais rester dans mon placard plutôt que de m’exposer à des violences transphobes. Vois-tu ? On peut passer à autre chose maintenant ?

Oui. Merci pour les explications. Je voudrai reparler avec toi de The Danish Girl, mais d’abord je-

AH NON HEIN. Stop ! Ça suffit avec The Danish Girl. Je me suis expliquée en long, en large, et en travers sur pourquoi ce film est vraiment problématique et dessert notre cause. Donc on arrête avec tout ça maintenant.

Bon bon… *rature la question* Donc je t’ai entendu évoquer un mot à l’instant. « Psycho-machin-chose » là.

Psychophobie.

Oui, voilà. « Psychophobie ». Qu’est-ce que c’est que cette nouveauté ?

Si le terme est plutôt récent, il est construit sur la même base que transphobie ou homophobie. Le terme « psycho » se référant à ce qui concerne le mental. Et plus précisément les maladies mentales. La psychophobie désigne donc une forme d’oppression dirigée contre les malades mentaux, et tout-e-s celleux qui ne correspondent pas à des schémas neurotypés (c’est à dire, socialement attendus, dans les normes sociales, on parle de « neuroatypie » dans le cas inverse). C’est uns des volets sur lequel je milite, car même si pas concernée, j’ai appris que les personnes neuroatypiques étaient bien souvent relégués en arrière-plan en terme de luttes. Et cette lutte me touche particulièrement car les personnes trans bien souvent sont victimes de psychophobie, en les qualifiant des « dégénér-é-es », de « taré-e-s », ou encore de « déviant-e-s », et sont encore considérées par la psychiatrie comme affecté-e-s de « délires ». Enfin, je voudrais que l’on arrête les injures psychophobes à l’encontre de nos détracteur-ices (que ce soit la Manif Pour Tous, ou n’importe quel transphobe chopé au hasard dans la rue ou à une réunion « LGBT »). Qu’on arrête de les traiter de « taré-e-s », de « débiles », d' »imbéciles », et tout le vocabulaire basé sur des capacités cognitives ou intellectuelles. Cela est aussi grave que de traiter quelqu’un de « pédale ». C’est homophobe, tout comme les autres insultes sus-citées sont psychophobes.
Si l’on veut injurier quelqu’un sans mettre toute une classe de gens sous le bus, on peut en trouver des tonnes. «Glandu-e», «Trou du cul», «Sombre merde», «Raclure», «Ordure», ou mes favorites comme «Né-e avant la décence/le respect». Quand on se penche un peu sur le truc, on peut être extrêmement créatif-ve.

Ah oui, ça ouvre quand même des portes ! Je vais essayer de travailler un peu dans ce sens de mon côté. Bon, on a discuté pas mal militantisme et vocabulaire tout ça, mais j’aimerai que tu nous parles un peu de toi si tu le veux bien.

Ah ben pas de soucis ! A propos ?

Sur le plan… du chou-rouge.
Non non, sur ta transition. Enfin tu nous refais pas tout le parcours mais je trouve étonnant que dans ton blog tu ne parles pas beaucoup de « dysphorie ». Pourtant, c’est un mot qui revient souvent chez d’autres personnes trans. Une raison à ça ?

Bien tout simplement parce que de la dysphorie, je n’en ai jamais vraiment eu de façon forte. C’était tout le temps relativement léger, même si mon corps il m’est arrivée de le considérer comme un corps étranger, je ne m’y suis jamais vraiment sentie mal à l’aise. Je ne dis pas que j’ai eu des moments hein. Surtout concernant les poils de barbe, ça a été vraiment le truc le plus chiant à masquer, mais quelques épilations laser et le tour est joué ! Fini les fonds de teints et devoir se préoccuper du machin tous les jours. Je crois que mon plus gros moment dysphorique ça été quand -après avoir diminué mon Androcur sur plusieurs mois- je m’étais rendue compte que mes seins s’étaient pratiquement effacés. J’étais en larmes. Donc hop, j’ai repris de ces comprimés, avec une augmentation des doses d’œstrogènes, et en deux mois, mes seins étaient revenus. Mais sinon, d’un point de vue général, assez peu de dysphorie, ce qui explique que je n’en parle pas énormément.

Tu ne publies plus beaucoup d’articles sur blog [prodigieux], est-ce normal ? 

Je pense que c’est normal oui. J’en suis à 3 ans de THS, dont bientôt 5 ans de transition. Ça commence à faire. Au départ j’avais beaucoup à dire. Et beaucoup de choses à faire, c’était stimulant, et ça donnait envie de causer, ne serait-ce que pour parler de mon parcours à d’autres personnes, qui tomberaient sur ce blog lors de recherches sur l’Internet (un peu comme moi à l’époque quand j’avais soif de savoir). Au début je comptais les mois. Maintenant ça n’a plus vraiment de sens. Là je sais plus, on doit en être à 36 mois. Dans un an ça fera 48 mois. Ça ne signifie plus grand chose pour moi. J’avance, mon THS roule correctement. Je fais mes bilans sanguin pour savoir où j’en suis. Y aura peut-être deux choses dont je causerai ici de façon détaillée. Ma mammoplastie. Je ne sais pas vraiment si je vais la faire, mais j’aimerai bien un peu plus de poitrine. Et surtout, ma SRS (la reconstruction génitale), que je ferai, c’est obligé (pour tout un tas de raison qui n’appartiennent qu’à moi, mais en aucun cas pour me donner une légitimité ou faire de moi une « vraie femme » au yeux des autres, ça je m’en tamponne mais correctement), et je sais où la réaliser, ma décision est inchangée depuis 3 ans : ce sera en Thaïlande, chez le Docteur Chettawut. Il me faudra juste les fonds nécessaires.

D’ailleurs, ta SRS. Au départ tu étais assez pressée de la faire, mais plus maintenant. Qu’est-ce qui a changé ?

Un certain nombre de choses. Au départ, j’étais encore farcie de pas mal d’idées cissexistes et considérait le phallus comme étant masculin. J’avais commencé par intégrer une sorte de rejet vis-à-vis du vît (vivi !). Et surtout un empressement solide concernant la fameuse Sainte-Opération qui allait me sauver des griffes de la masculinité. Et puis le temps a fait son chemin. Je suis en couple avec une personne qui respecte totalement ce que je suis, et qui n’a que faire de ce que j’ai entre les jambes. Donc cette SRS, je la réaliserai, avec une certitude inébranlable (je vous en prie), mais quand, ça je l’ignore. Ça dépendra surtout énormément de ma situation financière. Si j’arrive à réunir la somme nécessaire, je ne perdrai guère de temps !

Je crois avoir fait le tour des questions. En tout cas, finalement, c’était très agréable de discuter avec toi, même si je t’ai un peu bousculée au début. Tu n’es finalement pas si méchante et agressive qu’on me l’a dit, il est possible de discuter avec toi. Et… oui ?

Alors que les gens continuent à croire que je suis une meuf agressive avec qui il est difficile de discuter. Mes vrai-e-s ami-e-s, celleux qui me connaissent vraiment savent que c’est le contraire 😉

Pardon, continue.

Oui, est-ce que tu voudrai dire une dernier chose ?

Pas grand chose non. Je voudrai rebondir sur mon précédent propos. On dit de moi que je suis agressive, extrémiste, toujours à critiquer, à gueuler, n’a jamais le sens de l’humour. Cela est faux, mais cela est surtout le fait de mes choix. J’ai choisi de militer pour ma cause. Je suis une activiste. Je m’occupe de féminisme, de lutte contre la transphobie, et la biphobie. Je préfère être inflexible quand il s’agit de militer. Car il en va avant tout de nos vies, de nos parcours, de nos représentations, de nos vécus. Evidemment, je n’ai pas 4 bras, je n’ai pas l’énergie pour tout, ni forcément le courage d’être partout. Ce serait un peu prétentieux de ma part de dire que je suis hyper-active sur tout ces fronts. Mais voilà, j’essaie de faire les choses, du mieux que je peux, avec les moyens que je peux. Ça ne porte pas souvent ses fruits (trop rarement même il faut le dire), mais voilà, je continue. Une fois mon Etat-Civil modifié, je vais pas me mettre de côté et me faire passer pour une personne cis. Car cela ne sera jamais vrai. Je suis trans et c’est une situation qui restera inchangée jusqu’à ma mort. Je n’ai pas honte de ce mot, et j’en suis fière. Et peu importe si des gens continuent à cracher dessus de façon continuelle, si des gens persistent à vouloir jeter ce mot dans la boue et dans la merde. Donc oui, je continuerai à vous faire chier avec le cissexisme, avec l’essentialisme, à vous fracasser les oreilles avec un vocabulaire réellement neutre, à réclamer une loi sur le changement d’état-civil LIBRE et GRATUIT, à jouer les pisse-froid quand on m’évoque un sketch qui serait drôle mais qui est en fait puant de transphobie, et à mépriser toutes formes de violences vis-à-vis des personnes trans, que cela soit en famille, chez les ami-e-s, dans les administrations, dans la rue, dans le milieu hospitalier, etc.

Bon, je vais m’arrêter là, je pourrai encore en dire des tonnes.

Merci d’être passé à Bergerac quand même, et bon retour là-haut !

Ben là, y se fait tard, je crois que j’ai loupé le dernier TER.

Zut. Bon ben c’est pas grave, on a un pajot, tu peux pioncer ici si tu veux.

Ah oui ? Bah c’est cool alors. 

Je te ferai le plumard plus tard. Un truc à boire ? Je propose…

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